Histoire de l'Abbatiale de Lessay
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Une des plus anciennes abbayes de Normandie

Fondée au XIe siècle, un siècle qui connut un véritable foisonnement monastique, l'abbaye de Lessay est une des plus anciennes de Normandie, plus ancienne dans le département de la Manche que les célèbres monastères de Blanchelande, Hambye ou La Lucerne mais cependant édifiée après les abbayes de Cerisy-la-Forêt et du Mont-Saint-Michel. Les fondateurs, barons de la puissante seigneurie voisine de La Haye-du-Puits, Turstin Haldup, au nom sonnant bien ses origines nordiques, et son fils Eudes, avaient installé sur un terrain marécageux de la rive Sud de l'Ay, au fond du havre, des moines de la grande abbaye du Bec-Hellouin adeptes de la règle bénédictine qui, moins sévère que les règles plus anciennes, s'était imposée massivement en Normandie après les invasions normandes .

L'abbaye de Lessay connut sa plus grande splendeur et sa plus grande richesse durant les deux siècles suivants. Achevée pour une grande partie avant la fin du XIe siècle, elle avait été à sa fondation, en 1056, et dans les années qui suivirent, très richement dotée par les seigneurs les plus en vue de la contrée qui signèrent en grand nombre, aux côtés du duc-roi Guillaume le Conquérant, de ses fils et des plus illustres évêques et archevêques, son acte de naissance, un splendide parchemin qui faisait l'orgueil des Archives départementales de la Manche jusqu'à sa disparition dans le bombardement de Saint-Lô en juin 1944.

L'Abbaye de Lessay

Barbey d'Aurevilly visite l'abbaye en 1864

On sait que le Connétable des Lettres Jules Barbey d'Aurevilly n'était jamais venu à Lessay avant d'évoquer dans une description pourtant surprenante de réalisme l'immense et sauvage lande qui l'entoure dans son roman " L'Ensorcelée ", paru en 1852. Accompagné de son cousin Bottin-Desylles, il ne vint dans la bourgade qu'une douzaine d'années plus tard, en 1864. Le petit bourg, reconstruit en grande partie au milieu du XVIIIe siècle, ne lui fit guère bonne impression malgré ses élégantes petites chaumières et quelques maisons plus anciennes et plus cossues élevées le long de la rue Froide ou de la rue du Hamet. La large place du marché que l'on désignait alors sous le nom de rue de Jérusalem ne manquait pourtant pas de cachet avec sa grande halle en bois qui n'allait pas tarder à disparaître et ses jolies maisons aux ouvertures à linteau cintré, dont aucune, ou presque, n'était encore couverte en ardoises. Mais le temps maussade et les brumes de décembre ne mettaient sans doute pas en valeur le village qui s'était progressivement formé sept ou huit siècles plus tôt à l'ombre de l'abbaye bénédictine fondée par le baron de La Haye-du-Puits. Le village primitif dont il ne reste aujourd'hui que l'antique cimetière toujours en usage était situé à une demi lieue au Nord-Ouest, sur le chemin de Vesly. Il s'appelait Sainte-Opportune.

Barbey d'Aurevilly était venu tout spécialement visiter l'abbaye romane de Sainte-Trinité dont ses amis et sa famille lui avaient tant parlé ainsi que son ami de Caen, Trébutien, très au fait des études du savant archéologue Charles de Gerville, né dans une paroisse voisine et décédé 15 ans plus tôt.

Dès qu'il aperçut le monastère, Barbey d'Aurevilly fut séduit par la pureté et la majesté de l'édifice. Il le trouva imposant et sévère et en tous points très digne de ce qu'on lui avait dit. " Le tout est très grand et très beau ! ", s'exclame-t-il dans son Cinquième Memorandum. Il pria à son autel, " la seule tache dans cette austère et vaste harmonie ", admira les stalles du chœur en chêne noir, sans sculptures, mais regretta que le monument fût un peu trop nu à son gré, et trop blanc et trop éclairé ; " quel parti on tirerait de cette église en l'assombrissant ! ".

Une magnifique résidence habitée par un gringalet parisien

En sortant de l'église par le petit portail Sud, ouvert après la Révolution, Barbey aperçoit sur sa droite " l'immense porte cochère " qui donne accès à la propriété privée. Au fond se trouve la grange dîmeresse et la cour où l'on faisait entrer jadis par centaines les pauvres venus pour la distribution des aumônes. Barbey ne désire pas entrer car les immense bâtiments abbatiaux ne sont plus habités par des moines chassés en 1790 par les lois sur les congrégations religieuses et la mise à disposition de l'Etat des biens des monastères . " Il y a des hospitalités qu'on dédaigne ", écrit-il. En 1864, l'abbaye, que l'on commence à tort à appeler " le château ", est habitée par la famille Perrin qui la possède depuis 1803, l'ayant achetée à un spéculateur parisien, Pierre Thiers, qui l'avait lui-même achetée au ci-devant comte de Créances, Louis Perrochel, reconverti en actif révolutionnaire, et premier acquéreur du bien national auprès du tribunal du district de Carentan pour un peu plus de 143 000 francs de l'époque. Lors de sa visite, Barbey ne rencontre pas le propriétaire mais il connaît son nom, M. Perrin. Ce dernier ne trouve pas grâce auprès de l'écrivain qui n'a jamais mâché ses mots et n'est pas à un ennemi près : " Cette magnifique résidence est habitée par je ne sais quel journaliste qui ne l'habite que l'été ; gringalet parisien qui, dans cette somptueuse et vaste demeure, me fait l'effet d'un scarabée sous la carapace de quelque immense tortue des continents perdus. " La famille Perrin-de Grainville vendra l'abbaye en 1900 à la famille Dehau-Jeanson qui la détient toujours aujourd'hui.

La Foire Sainte-Croix presque millénaire

Les donations qui s'étendirent bientôt dans une quarantaine de paroisses des environs, jusque dans le Calvados actuel et même en Angleterre, consistaient en terres, forêts, landes, églises, moulins et rentes. Soucieuse de voir se poursuivre le peuplement du petit bourg qui commençait à se développer autour de ses bâtiments, l'abbaye de la Sainte-Trinité n'était pas restée à l'écart des mouvements commerciaux qui commençaient à renaître en ce début du deuxième millénaire. Il ne fait guère de doute que ce fut elle, par la décision de son abbé, seigneur puissant et souverain sur ses terres, et avec l'autorisation du baron haytillon et du duc normand, qui fondèrent la foire de la Sainte-Croix de septembre qui contribua sans nul doute au développement économique de la région et à l'enrichissement du monastère. La date précise de la fondation de la foire n'est pas connue et fait souvent l'objet d'affirmations très erronées sinon fantaisistes. Le texte le plus ancien qui en fasse mention, une charte du baron Richard de La Haye-du-Puits, fut rédigé peu avant 1126, c'est-à-dire une vingtaine d'années après l'achèvement de la construction de l'abbatiale. D'autre part, la foire n'est pas signalée dans la charte de fondation de l'abbaye alors que celle de Créances est mentionnée. On peut donc raisonnablement dater la création de la foire Sainte-Croix au tout début du XIIe siècle sinon quelques années avant la fin du siècle précédent.

L'abbaye saccagée et meurtrie

On a peine à croire en l'admirant aujourd'hui que l'abbaye de Lessay fut plusieurs fois dévastée et sinistrée au cours de son histoire. En 1356, durant la guerre de Cent Ans, un incendie provoqué par les troupes anglo-navarraises ravage la nef et la tour et se propage dans les bâtiments monastiques. La restauration, à l'identique, ne sera achevée qu'au début du XVe siècle. Les guerres de religion qui désolent le Cotentin au XVIe siècle n'épargnent pas l'abbaye occupée pendant trois mois par les protestants mais les dégâts ne touchent pas, heureusement, au gros œuvre. Cette époque de trouble laisse le monastère dans le pire état d'abandon. La longue période de décadence commencée avec l'instauration, en 1484, du régime de la commende (les abbés sont nommés par le roi et non plus élus par les moines) se poursuit. Les bâtiments conventuels non entretenus tombent petit à petit en ruines, à tel point que les nouveaux moines mauristes introduits par l'abbé Léonor II de Matignon, décident de les raser entièrement et de construire, en 1752, ceux que nous voyons aujourd'hui.

La Révolution chasse les derniers moines mais la fermeture du monastère, en 1790, n'entraîne pas, comme ailleurs, à La Lucerne ou à Savigny surtout, la destruction de l'église vendue comme bien national et souvent utilisée comme carrière de pierres. A Lessay, si les bâtiments conventuels sont vendus à un particulier (ils sont toujours restés domaine privé), l'église est attribuée à la commune par l'Assemblée Nationale pour remplacer la vieille église paroissiale de Sainte-Opportune, éloignée du bourg, qui tombe en ruines. Le monument est sauvé.

Mais c'est en 1944, lors des combats de la Libération que la belle abbaye romane subit la plus cruelle épreuve. Déjà durement éprouvée durant les bombardements américains de Lessay des 7 et 8 juin, elle s'écroule le 11 juillet, minée par les Allemands avant leur retraite.

L'admirable reconstruction

Imagine-t-on la douleur des habitants de Lessay à leur retour d'exode en découvrant le tragique spectacle de leur église détruite. Qui pouvait oser espérer alors que sa restauration fût un jour possible ? Les dégâts étaient si considérables : voûte et clocher effondrés, pignon Ouest abattu, bas-côté Nord écroulé… Les décombres atteignaient presque le niveau des chapiteaux.

Mais les Lessayais ne perdirent pas espoir et finalement, après bien des hésitations, l'administration des Monuments Historiques décida d'ouvrir le chantier de restauration. Un pari fou, un travail de titan confié à un jeune architecte en chef talentueux et passionné : Y.-M. Froidevaux. 12 années de déblaiement, de recherches d'archives, de consolidation, de taille de pierre, de patiente reconstruction " à l'identique " des murs, des piliers, des arcs, des croisées d'ogives, des chapiteaux. Un véritable chantier du moyen âge.

Jour après jour, année après année, la cité lessayaise se reconstruit et en son cœur son abbaye dont une partie de la nef (les cinq premières travées) est rendue au culte le 1er mai 1950. L'inauguration de l'abbatiale totalement restaurée n'aura lieu que neuf années plus tard, le 1er mai 1959, au cours de grandioses cérémonies. Rendons hommage aux deux maires de l'époque, Albert Le Grand puis René Lecocq, et au chanoine Gosselin, curé de Lessay, qui se dévouèrent corps et âme, avec foi et audace, pour que revive le chef d'œuvre du XIe siècle.

Il y aurait beaucoup à dire sur les difficultés rencontrées : problèmes de pierre et de main d'œuvre, choix de la couverture, du pavage, des vitraux, des cloches, du mobilier, des statues, de l'éclairage ; décisions difficiles et graves concernant l'architecture et notamment l'abandon ou non de certains éléments non conformes aux dispositions d'origine.

Un joyau de l'art roman

La restauration de l'abbaye de Lessay est aujourd'hui unanimement saluée comme une réussite exemplaire et combien de visiteurs, admiratifs de l'unité et de la pureté de l'édifice, sont surpris d'apprendre que son histoire fut si mouvementée. Il faut un œil averti pour lire dans la pierre et dans la présence de certains éléments architecturaux les différentes époques de sa construction. En abandonnant délibérément l'ancien dôme du XVIIIe siècle pour un clocher pyramidal, en effaçant les rares éléments discordants surajoutés au cours des siècles, l'architecte a su retrouver la beauté, la sobriété et le caractère primitif de l'église des moines.

Signalons encore au lecteur qui pourrait l'ignorer, l'intérêt primordial de Lessay dans l'histoire architecturale : l'abbaye de Sainte-Trinité serait sans doute le premier grand édifice à avoir reçu, dès le début du XIe siècle, un voûtement complet sur croisées d'ogives.

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